27 mai 2009 par M. Martin
Sur le front de la « mastérisation ».
Rappel des actions (janvier à mai 2009) et informations récentes
[NB : cet article, sans les textes intégraux des lettres aux ministres et listes des sociétés signataires, est aussi publié dans le Bulletin de liaison n° 69]
Pour un rappel des épisodes précédents, on se reportera à notre Bulletin de liaison n° 68 et, dans le no 69, au compte rendu de l’AG du 17 janvier. Depuis cette date, notre travail s’est inscrit dans le cadre de l’action menée en commun par la Coordination Concours Lettres. Elle ne vise plus seulement les nouveaux programmes du CAPES ou telle ou telle mesure contestable mais l’ensemble du processus de réforme de la « formation des maîtres », dont l’improvisation manifeste et la confusion inquiètent tous les acteurs du monde universitaire. Le 23 février, Mme Béatrice Guion, Secrétaire de la Société d’étude du xviie siècle (SEDS) et moi-même, sommes reçus au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche par M. Thierry Coulhon, conseiller spécial auprès de la Ministre, et Mme Bénédicte Durand, conseillère chargée des sciences humaines. Nous remettons à nos interlocuteurs un document écrit résumant nos doléances, et diffusons sur Internet le compte-rendu de l’entretien. Ce texte attire l’attention de M. Stéphane Jaffard, Président de la Société Mathématique de France, qui constate la convergence de nos préoccupations et nous propose d’unir nos forces. Nos sociétés préparent ensemble, sur la base du document précédent, un fichier adressé le 11 mars à l’AFP intitulé La « mastérisation » pour les nuls : les dangers du projet Darcos de réforme de la formation des maîtres, et une lettre ouverte, qui recueille en quelques jours la signature de cinquante-cinq sociétés savantes et est adressée le 12 mars au Ministre de l’Éducation nationale.
Moins d’une semaine après l’envoi de cette lettre, le 18 mars, M. Darcos publie dans Le Monde une tribune intitulée Esprit français, es-tu là ? où il évoque étrangement « les poètes de la Pléiade contribuant à l’unification linguistique et politique du royaume de France sous François Ier » (sic) puis, alléguant Montaigne, qui « voyait déjà dans la “passion du courroux” un puissant ennemi du dialogue raisonnable », il en appelle à « cette forme de l’excellence de l’esprit français, l’art de conférer ».
Le lendemain, trois représentants de notre Coordination, Mme Catriona Seth, Secrétaire générale de la Société française d’étude du xviiie siècle, M. Didier Alexandre, Président de la Société d’étude de la littérature française du xxe siècle, et moi-même, sommes reçus au Ministère de l’Éducation Nationale par M. Mark Sherringham, conseiller du Ministre chargé de ce dossier, à qui nous remettons également la synthèse rédigée de nos demandes.
Le lendemain, le Ministre fait savoir qu’il renonce à modifier les épreuves des concours 2010 mais que les autres dispositions de sa réforme entreront en vigueur dès la prochaine rentrée. En réponse à cette annonce, notre Coordination lui adresse une nouvelle lettre le 1er avril, réitérant notre demande de report de la réforme dans son ensemble.
Le 6 avril une deuxième version du même texte (légèrement modifiée à la demande de la Société Mathématique de France) est envoyée à la presse sous le titre Deuxième lettre ouverte des sociétés savantes et des associations d’enseignants au Ministre de l’Éducation nationale. Elle est signée de quarante-cinq associations professionnelles et savantes.
Les deux lettres ouvertes (que Le Monde n’a pas publiées) sont au cœur d’un entretien entre Xavier Darcos et le journaliste Luc Cédelle, publié le 23 avril sur le blog de celui-ci.
Le 17 avril, Mme Pécresse confirme les termes du communiqué du 31 mars. En outre, « le recteur William Marois et le président Daniel Filâtre sont chargés de mettre en place une commission nationale de concertation sur la réforme de la formation et du recrutement des maîtres », qui rendra un rapport le 15 juillet. « Trois groupes de travail avec les organisations syndicales, au sein desquels la commission sera représentée, seront également mis en place sur les concours de recrutement, le cadrage des masters et leur articulation avec les concours, l’organisation et le contenu de la période de formation continue pendant l’année de fonctionnaire stagiaire à l’issue du concours. »
Ces projets sont confirmés par un communiqué interministériel du 21 avril qui précise les missions de la commission : « élaborer des propositions et des recommandations sur les contenus et les modalités des concours, la nature des masters et la question de leur adossement à la recherche, l’articulation entre les masters et les concours (y compris l’agrégation), la place des stages étudiants dans les cursus de masters, et enfin la participation des universités dans la formation continue des enseignants débutants. »
À l’annonce de la mise en place de ces groupes, qui entament leurs travaux dès le 29 avril (sans attendre la constitution de la commission qui doit y être représentée), la Coordination envoie le 9 mai aux ministres concernés une nouvelle lettre, souhaitant que ses réflexions précédemment transmises soient prises en compte et que les différents groupes et commission l’associent à leurs travaux.
Le 11 mai, des rumeurs émanant des « groupes de travail » commencent à circuler sur ce que pourrait être le CAPES 2011. Il n’y aurait plus d’épreuve « connaissance du système éducatif ». Dans leur quasi-totalité les épreuves seraient des épreuves disciplinaires. On aurait par exemple en Lettres modernes, trois épreuves écrites (composition + analyse de texte — grammaire, lexicologie, stylistique et ancien français —, et version de langue ancienne ou moderne), et deux à l’oral (présentation d’une leçon — épreuve commune à tous les CAPES — et une explication de texte + grammaire, comme aujourd’hui).
Enfin, le 13 mai, dans le cadre d’un quatrième « groupe de travail » sur les « mesures transitoires pour 2009-2010 », M. Darcos annonce que les étudiants reçus aux concours de recrutement des enseignants en 2010 seront, l’année suivante, payés comme fonctionnaires stagiaires et titularisés ensuite sans avoir besoin de valider un master 2. Il ne précise pas toutefois en quoi consistera ce stage rémunéré (temps de présence devant les élèves, temps de formation). L’idée d’examiner et de valider in extremis de nouvelles maquettes de master pour 2009-2010 est abandonnée, pour le public comme pour le privé.
En conclusion, beaucoup de temps perdu et des résultats précaires, quoique non négligeables : il nous a fallu six mois pour obtenir sur ce dossier de la « mastérisation » la plus grande partie de ce que demandait clairement l’appel du 8 novembre 2008 (que la SFDES avait déjà signé) :
- la confirmation du principe de concours nationaux ;
- le maintien du concours 2010 et de sa préparation « dans les mêmes conditions que l’année dernière, avec des épreuves et un calendrier inchangés » ;
- le maintien du stage rémunéré pour les lauréats de ce concours 2010 ;
- enfin la création d’une « commission nationale de concertation sur la réforme de la formation et du recrutement des maîtres » pour remettre sur le métier le projet de réforme.
Hélas, les délais donnés à cette commission pour rendre son rapport paraissent très réduits : elle se réunit pour la première fois le 15 mai et doit rendre son rapport le 15 juillet. Pourra-t-elle en si peu de temps faire du bon travail ? Surtout, alors que la commission ne fait que se mettre en place, on apprend que les projets de décrets instaurant la « mastérisation » passeront précipitamment devant le Comité technique paritaire ministériel (CTPM) dès le 27 mai, et au Conseil supérieur de la fonction publique le 12 juin. Ils pourraient être examinés par le Conseil d’État dans la foulée et promulgués avant la fin juin. Ces projets entérinent les dispositions transitoires pour les sessions 2009 et 2010 des concours, à cette nuance près que seuls les titulaires d’un master 1 pourront être recrutés à la rentrée 2010. Ainsi, en dépit de concessions très partielles, c’est bien dès la rentrée 2009 que commence à s’appliquer la « mastérisation ». Les appels à ralentir la cadence de la refonte de la formation des enseignants n’ont visiblement pas été entendus.
Ainsi, même si nous avons retardé d’un an certains aspects pernicieux de la réforme, nous n’avons pour l’instant aucune garantie sur l’avenir et le pire est plus que jamais à craindre. Nous devons nous préparer à des vacances vigilantes et peut-être à une rentrée militante pour continuer à défendre nos disciplines comme nous avons su le faire cette année.
Jean Vignes